Définitions
Les définitions sur ce qu’on entend par culture sont nombreuses, je dirai que c’est
ce qui nous distingue des autres espèces: on n’a jamais entendu une vache chanter ni
vu un chien lire un livre. Nos sens nous permettent de distinguer le bon vin du
mauvais, sentir le parfum des fleurs et entendre chanter les oiseaux. Le
« singing Neanderthaler » découvert par des chercheurs canadiens de
l’Université de Montréal a prouvé que la première communication de ces ancêtres
lointains d’il y a 35000 ans s’est faite par le chant. La voix humaine utilisée dans
toutes ses tessitures pour communiquer, n’est-ce pas en quelque sorte la preuve que
la musique a été à l’origine de toute communication? Suivie par le dessin, les
grottes de Lascaux illustrent que la première expression a été artistique.
Depuis l’être humain est devenu lui-même créateur, artiste, ingénieur,
architecte. Culture et créativité sont en effet intimement liées. La diversité
culturelle du continent européen est aussi sa richesse. Investir dans la culture
dans le sens large, c’est permettre l’épanouissement de toutes nos facultés
intellectuelles et sensorielles.
Pas d’obligation de service public
Il n’y a pas eu de revendication astringente des droits à la culture, comme c’était
le cas pour l’éducation du temps de Jules Ferry. La culture n’est pas devenu
une obligation généralisée de service public au sens stricte du terme. Prenons
l’enseignement musical, dispensé par les conservatoires et écoles de musique
qui sont des établissements communaux ou organisés par des associations voire
le secteur privé. Il n’est pas prévu d’apprendre à jouer d’un instrument à l’école
publique, cet enseignement est réservé à une petite portion de la population. La
situation est cependant très différente dans nos pays.
J’aimerais mentionner le modèle de la Finlande où il existe des cours publics pour
les parents et leurs bébés de zéro à l’âge de 18 mois, suivi par l’offre dans les
crèches, et la pratique de la musique joue un grand rôle et à l’école primaire où le
principe d’un instrument de musique pour chaque enfant est pratiqué. Il n’est pas
étonnant que la Finlande ait aussi produit le système éducatif le plus performant
parmi les pays de l’OCDE.
La musique bénéfique
Les études sur le développement du cerveau ont prouvé que la pratique d’un instrument
fait appel à des capacités de mémoire inouïes qui ne sont stimulées par aucune autre
activité. Des projets pilotes dans des classes primaires dans des milieux
défavorisés à Berlin avec une large population d’immigrés turcs ont démontré que la
pratique instrumentale a endigué la violence et amélioré les résultats scolaires des
enfants. Et je pourrais continuer à citer des exemples de cette sorte. Si je
m’attarde particulièrement sur la musique, c’est parce qu’en effet l’écoute
combinée à la production du son par un geste auquel s’ajoute encore le rythme est un
assemblage de facultés particulièrement riche, dont les effets empathiques ont été
prouvé scientifiquement. La révolution chantante de l’Estonie de 1988 est un exemple
récent du pouvoir de la culture musicale de tout un peuple.
Budgets publics
D’un point de vue de gestion de budgets publics, la culture est avant tout synonyme
de subvention. Rarement on en parle comme d’un investissement. Outre les nombreuses
définitions on pourrait tout simplement retenir que la culture c’est ce qui reste
d’une civilisation. Que saurions-nous des grandes civilisations, sans les monuments,
les rites funéraires, les arts? A juste titre on pourra se demander ce qui restera
de notre époque, voire quels sont les actes créateurs destinés à survivre des
siècles ou même des millénaires.
En ce qui concerne le niveau des dépenses publiques accordé à la culture, il est
difficile d’apprécier à sa juste valeur un certain pourcentage. Il est en effet
difficile de décortiquer les canaux de l’argent public en matière d’investissement
culturel. On devrait d’abord analyser l’investissement au niveau scolaire, l’aide à
la création, le financement des grands équipements, orchestres, troupes de théâtre
etc. En France p.ex. le régime des intermittents du spectacle transite par
l’assurance chômage. L’endettement total du régime de l’assurance chômage est égal
au déficit cumulé du régime des intermittents. Donc il y a un problème structurel.
J’ai pu arriver à des accroissements important des dépenses, et au cours des deux
dernières décennies on a constaté un accroissement très important de
l’investissement des communes dans la culture.
La culture à l’Union européenne
Au niveau européen il a fallu attendre le traitée de Maastricht en 1992 avant d’y
inclure un article sur la diversité culturelle. La frilosité des chefs d’Etats à
s’engager sur la piste d’une harmonisation quelconque touchant l’éducation ou la
culture est bien compréhensible. Lorsque Madame Merkel a déclaré l’année dernière la
fin de Multi Kulti en Allemagne, face à une intégration non réussie de la population
turque, le malaise n’est que trop visible. Et lorsque le Premier Ministre Turc a
déclaré en terre allemande que l’assimilation des citoyens turcs à la culture
allemande était contraire aux droits humains, il a soulevé des débats houleux. Mais
en fait la Charte des droits fondamentaux que nous avons ratifiée avec le traité de
Lisbonne dans les 27 pays de l’UE ne dit rien d’autre. Il nous reste donc un champ
d’action politique à cultiver et à exploiter pour prévenir des conflits, pour
apprendre à vivre ensemble au delà de la simple tolérance. Le budget pour les
actions culturelles de la Commission est plus que maigre, il a atteint quelque 0.07
% du Budget des dépenses. On vient d’ailleurs de faire les fonds structurels
éligibles pour des dépenses liées à la culture. Lors de l’année européenne du
dialogue interculturel la diversité des cultures était à l’agenda européen, sans
pour autant déceler de véritables stratégies politiques.
La culture moyen de gouvernance
Les politiques culturelles au sens large devraient servir à transgresser les
différences, à proposer des outils de sensibilisation. En ce moment même où tous nos
pays se trouvent devant des difficultés économiques énormes, les activités
culturelles seraient des moyens de tirer l’individu de son désespoir isolé. Je
constate par ailleurs que certaines entreprises en sont conscientes. Souvent des
pratiques culturelles sont appelées à servir une meilleure communication, les
weekend « wellness » offerts par certains grands groupes pour améliorer
l’atmosphère dans l’entreprise ne donnent pas entièrement satisfaction.
Ainsi l’Institut Européen de Chant Choral, que je préside, a reçu la demande
d’organiser des chorales d’entreprises, une fois par semaine sur une base volontaire
on chante pendant la pause du déjeuner, des chorales se constituent dans les maisons
de retraites, dans le hôpitaux et les psychiatries. Et chaque année le 17 octobre
nous organisons un tour de chant avec les SDF, qui se prépare des mois à l’avance.
Une décennie de service
Qu’est-ce qui s’est passé au Grand Duché durant la décennie où j’étais en
charge du portefeuille de la culture au Gouvernement de J.Cl.Juncker? Si j’ai
pu y prendre une part active, vous m’excuserez de parler de moi et de ma motivation.
Ayant été professeur au Conservatoire de la Ville de Luxembourg avant de m’engager en
politique, la non considération pour le travail de mes confrères, ces profs de
musique qui ne font que jouer! m’est apparu comme le symptôme d’une attitude qu’il
fallait changer. J’avais donc deux bons arguments pour m’engager politiquement, la
cause des femmes et la culture. Pour les femmes, vu que ce 8 mars est proclamé leur
journée, je dois rendre hommage à mon mari, qui m’a soutenu et qui m’a même
déconseillée de prendre un congé sans solde, alors que trouver une personne de garde
pour nos trois enfants était difficile au début des années 70. Elue députée en
1979 je devenais présidente de la Commission parlementaire de la Culture et de
l’éducation, ce que je restais jusqu’en 1989 où j’étais élue Présidente de la
Chambre des députés. Après les élections de 1994 j’étais réélue au perchoir, mais
j’ai choisi de quitter cette fonction de grand lustre pour rejoindre le gouvernement
quand J.Cl.Juncker a pris en 1995 la succession de Jacques Santer, devenu Président
de la Commission européenne. C’était l’année où Luxembourg était Capitale
Culturelle de l’Europe. La libéralisation des ondes et la création d’une Radio
socioculturelle a modifié la situation de monopole que détenait RTL. Les
négociations entre le gouvernement et la CLT (Radio Luxembourg) sur la reprise de
l’orchestre en une fondation, financée par l’Etat, étaient entamées et je voulais
avoir voie au chapitre pour les questions de statut, et de promotion de l’orchestre.
Radio Luxembourg
Et ceci m’amène à ouvrir une parenthèse pour rendre hommage à Radio Luxembourg qui
durant sa situation de monopole de radiodiffuseur à Luxembourg était un grand
mécène. L’obligation d’entretenir un orchestre avait été fixée dans le contrat de
concession en 1930. L’histoire de cette concession est d’ailleurs un exemple
d’audace et de perspicacité des gouvernants luxembourgeois de l’époque, tout comme
l’était en 1984 la garantie d’état accordée au lancement du premier Satellite de
télévision, qui à permis à la SES de s’établir à Luxembourg. Radio Luxembourg était
devenue la première station privée en Europe, grâce à la mise à disposition des
fréquences allouées au Grand Duché. Un ambassadeur de taille qui surtout durant la
guerre froide était très écouté par les Allemands de l’est et les Polonais entre
autres. Les concerts de l’orchestre de Radio Luxembourg et ceux organisés par
l’Union Royale Belge sont les souvenirs de mon enfance lorsque mon frère m’emmenait
à l’âge de 10 ans écouter de prestigieux solistes, dans la salle de la Villa
Louvigny qui était l’unique salle de concert à l’époque. Les concerts du jeudi
furent diffusés sur ondes longues et patronnées par une eau minérale française
qui en faisait une publicité intelligente. Le studio d’enregistrement était mis à
disposition des artistes locaux qui étaient diffusés à l’antenne. Il en est resté un
prestigieux patrimoine avec des enregistrements de créations d’œuvres de
compositeurs comme Béla Bartók et Darius Milhaud entre beaucoup d’autres. Mon
premier emploi était au poste luxembourgeois de Radio Luxembourg, et c’est là où
j’ai eu le plaisir de rencontrer Julien Bestgen, qui avait régulièrement des
émissions en luxembourgeois. La culture était à l’antenne avec des émissions
musicales et littéraires. En 1963 j’ai donc eu mon premier contrat de travail avec
la clause que si je me mariais, mon contrat était résilié de droit. Ce qui ne m’a
pas empêché d’épouser Lucien et de quitter RTL pour le Conservatoire.
Luxembourg Capitale Culturelle de
l’Europe
Lorsque Luxembourg a été nommée Capitale Culturelle de l’Europe pour l’année 1995 le
défi était lancé. Il faut ajouter à ce tableau que la crise sidérurgique des années
70/80 avait touché durement le pays. En 1982 nous avions introduit un impôt de
solidarité, une division anticrise maintenait les ouvriers de la sidérurgie en
activité en les employant à la restauration des châteaux de Bourglinster et de
Vianden. Tous les investissements en bâtiments et en routes étaient arrêtés. Il
s’était par conséquent accumulé un retard pour le développement des infrastructures
culturelles.
Les festivités de la Capitale culturelle de 1995 se sont déroulées sous un chapiteau,
pour pallier au manque d’infrastructures. Le gouvernement de 1989 sous la
présidence de Jacques Santer qui était aussi ministre des affaires culturelles avait
entamé deux grand projets, un musée d’art contemporain et la restauration de
l’abbaye de Neumünster, dont le projet de loi fut voté en 1992. Pour le musée d’Art
Contemporain un débat envenimé avait lieu, tant sur la conception que sur
l’emplacement. Il en était de même pour l’abbaye, dont le complexe était apprivoisé
par les propriétaires des brasseries qui voulaient en faire un complexe
hôtelier. J’arrivais donc au gouvernement en 1995 et le Premier Ministre
m’avait convoqué dans son bureau où il m’a remis un gros paquet de document en me
disant: C’est ton dossier, à toi de me proposer une solution. C’étaient les
plans du musée d’art contemporain avec les descriptifs et tous les travaux faits par
les experts pour le contenu. Un Musée de 6000 m2 de surface d’exposition, englobant
les restes de la forteresse, les trois glands, construit sur les ruines et faisant
disparaître des vestiges importants de la forteresse. Une pétition de 16.000
signatures s’exprimait contre le site, et les débats sur la nécessité de l’art
contemporain étaient toujours envenimés. C’était donc un cadeau empoisonné, car en
plus je n’étais pas seule maître à bord il y avait le ministre des travaux publics,
et c’était lui qui avait signé le contrat avec l’architecte. Nous avons trouvé une
solution en commun, à savoir garder les vestiges de la forteresse, réduire la
surface d’exposition du musée à 3000 m2 et demander à l’architecte I.M.Pei,
choisi par J.Santer de faire de nouveaux plans. Ce qui a évidemment pris du
temps et coûté de l’argent.
Fondation Henri Pensis
Entre 1995 et les élections de 1999 je cumulais les postes de ministre de l’éducation
nationale et de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la culture. J’étais
ministre des cultes et je représentais le gouvernement aux réunions de la
Francophonie. Au ministère de la Culture mon souci était de tout faire
pour positionner les travailleurs culturels en bloc par rapport à d’autres domaines
politiques, de les souder et d’empêcher la démarche habituelle de l’observation
jalouse des subventions des uns vis à vis des autres. Le financement de
la culture est un problème épineux. Comment ne pas tomber dans le piège de la
suspicion d’un domaine par rapport à un autre? Il fallait d’abord s’attaquer à des
problèmes structurels. J’ai donc réussi à faire passer une loi sur l’enseignement
musical en gestation depuis dix ans et introduit une participation de l’Etat à
un tiers des dépenses des communes et associations organisatrices. La reprise
de l’orchestre de RTL s’est fait par le biais d’une Fondation, assurant le
financement par le budget de l’Etat, mais gardant le statut des musiciens comme
statut de droit privé. Entretemps, l’établissement public de la Salle Philharmonique
et la fondation de l’orchestre ont fusionné en un seul établissement public.
Le Statut d’artiste
Je me suis inspiré des législations belge et françaises pour faire une loi sur le
statut d’artiste, axée sur le droit commun pour la sécurité sociale et introduisant
des solutions pour les périodes d’inactivité. Au niveau européen ce problème reste
d’ailleurs en chantier, et crée des problèmes pour la mobilité des artistes du point
de vue de leurs droits à la sécurité sociale. Des activités de 1995 sont nées
de nombreux projets de coopération et les scènes de théâtres ont pris un grand
essor. Le théâtre national a vu le jour, c’est une association sans but
lucratif créée à l’initiative d’un régisseur luxembourgeois, Frank Hoffmann,
financée par l’état. C’est en fait le seul théâtre dépendant du ministère de la
Culture, alors que les villes ont leurs théâtres, et de nombreuses petites scènes se
sont créées entre temps réunies dans une fédération pour gérer les contacts avec les
festivals à l’étranger. Vous trouverez aujourd’hui du point de vue théâtre une offre
très variée et riche en allemand français et Luxembourgeois. Le Centre de
littérature installé à Mersch dans l’ancienne demeure d’Emmanuel Servais premier
ministre et président de la chambre des députés, a pris son essor. Prévu
d’être une annexe aux Archives nationales, j’ai préféré en faire un établissement
public indépendant. Pour le développement du luxembourgeois il était essentiel de
consolider la recherche littéraire et scientifique, de créer des archives
spécifiques. Les fonds privés, fournis par des particuliers, ont encouragé la
recherche sur l’histoire et la langue. Un agrandissement a été nécessaire après une
décennie d’activités.
Les Grands Travaux
Après les élections de 2000 j’étais réélue et j’ai brigué le ministère des travaux
publics et créé un ministère de la culture de l’enseignement supérieur et de la
recherche, séparé de celui de l’éducation, ce qui m’a permis de créer en 2003
l’université du Luxembourg. Aux travaux publics j’avais la liberté d’imposer
les priorités sur les constructions culturelles, à l’élaboration des programmes de
construction je participais en tant que ministre de la culture, j’étais donc très à
l’aise lors de réunions conjointes des deux administrations. Et c’était ma chance de
pouvoir réaliser en 5 ans le Musée d’art moderne, la Rockhal, la Philharmonie, le
centre de rencontre de l’abbaye de Neumünster, le centre national de l’audiovisuel à
Dudelange, donc les grands équipements, qui tous ont réussi à prouver que grâce aux
infrastructures la créativité s’est développée et l’offre de concerts et spectacles
de qualité est devenu la règle alors qu’auparavant c’était plutôt
l’exception. A chacun de ces bâtiments revient sa genèse, parfois douloureuse
pour la ministre, avec polémiques et de nombreux procès qui ont été gagnés par
l’Etat dans la grande majorité des cas. Il y eut certains dépassements de crédits,
mais dans l’ensemble à considérer les coûts à l’heure actuelle, ils sont d’un ordre
de grandeur raisonnable, en comparaison avec d’autres projets. Les
contestations politiques étaient violentes, un syndicaliste de notoriété clamait à
chaque fête du 1er mai qu’il valait mieux construire des maisons de retraites que
des palais pour la culture. Paradoxe, depuis ce même syndicat a déplacé sa fête du
1er mai à l’abbaye de Neumünster et l’a même rebaptisée en fête du travail des
cultures et du dialogue. Les inquiétudes internes n’étaient pas moindres,
allait-on remplir les grandes salles, celle de la Philharmonie et de la Rockhal? Le
rapatriement des auditeurs luxembourgeois qui se déplaçaient à l’Arsenal de Metz et
du Palais des Beaux Arts de Bruxelles était gagné et en plus l’attrait des
programmes remplit l’auditoire de la Philharmonie de personnes venant de toute la
région à raison de 40% du total du public. Certains Concerts sont vendus dès le
premier jour de leur annonce, le reproche le plus souvent fait, est celui du manque
de billets en vente libre. L’acoustique déjà légendaire de la Philharmonie en
fait une des salles préférées de nombreux artistes. A la Rockhal le Centre de
ressources a bien servi les jeunes ensembles de musiciens qui sont en train de se
placer sur le marché international pour les concerts et les enregistrements. Le
musée d’Art moderne, le Mudam est certainement, l’équipement le plus difficile à
gérer. Le bâtiment à lui seul vaut une visite et le génie de l’architecte qui a si
bien su jouer avec la lumière du jour est parfois en conflit avec les œuvres
exposées. Les expositions aux Mudam resteront un défi pour son directeur. Dans
l’ensemble ce site des trois glands trouvera sa réhabilitation avec l’ouverture
prochaine du musée de la forteresse, destiné à devenir le lieu de réflexion sur
l’histoire du pays et son identité. Les alentours aménagés en Parc invitent à
la promenade, à une vue magnifique sur la vieille ville, au pied des tours
construites pour abriter les institutions européennes. Reste un bémol à mon bilan,
celui de ne pas avoir réussi à faire passer le projet d’une nouvelle bibliothèque
nationale, alors qu’un concours d’architecte avait fait le choix d’un projet,
présenté au Conseil de gouvernement mais non finalisé. Quant au Centre de
rencontre de l’Abbaye Neumünster, je pense que c’est l’endroit le mieux adapté aux
rencontres entre personnes et cultures. Il héberge l’Institut Pierre Werner, un
institut culturel ouvert en 2003, qui relie le Goethe Institut et le Centre
Culturel Français, en une structure tri nationale. C’est l’essai de hisser la
culture au niveau diplomatique. L’abbaye de Neumünster est certainement l’endroit le
plus fédérateur et son directeur Claude Frisoni a réussi à le hisser à la tête des
Centres culturels de rencontres européens.
Retombées pour le Luxembourg
En image de marque la place financière colle mal à la peau des Luxembourgeois. Elle
nous associe à un richissime paradis, synonyme de l’argent facilement gagné. Le PIB
calculé par habitant nous met en tête au niveau international mais tait que le
calcul est faussé par la non prise en compte des 150.000 travailleurs non résidents.
Il était temps que le Grand Duché réajuste son image comme pays et entité
culturelle. La participation culturelle a fortement augmenté, les pratiques
amateurs ont doublé. Il reste cependant le constat que la motivation selon une
enquête récemment faite, ce n’est pas en premier lieu le souci d’élargir ses
connaissances mais le divertissement. La culture, un moteur pour la Grande Région,
tel était le but poursuivi par 2007, alors que le Luxembourg abritait la Capitale
culturelle de l’Europe. Et même s’il reste beaucoup de progrès à faire, notre région
se distingue par son pluralisme linguistique et culturel.
La culture de l’émotion
Et je reviens pour conclure à mon titre: luxe ou nécessité? L’Union Européenne
n’a pas de compétences partagées en matière de culture et d’éducation. Et cependant
par des démarches communes des buts communs apparaissent. Ainsi en face de l’échec
scolaire le terme de « employability » intraduisible en français, mais
quand-même transmis comme employabilité a fait son apparition. C’était une
proposition faite sous Présidence britannique au Conseil des ministres de
l’éducation en 1998. Depuis l’OCDE en a fait un cheval de bataille et les systèmes
d’éducation ont évolués dans le sens de qualifier pour un emploi, et non d’éduquer
l’ensemble des facultés de l’élève. Sans entrer dans ce débat fondamental pour
l’enseignement, reste le constat qu’une grande partie de la population n’aura pas
l’occasion de vivre l’émotion transmise par les pratiques culturelles. La culture de
l’émotion devrait contrebalancer les pressions des marchés.
Discours fait en avril 2012 auprès du Lions Club d’Arlon
La culture de l’émotion devrait rééquilibrer le trop plein d’activités déconnectées
des facultés sensorielles et empathiques de l’être humain.
Définitions
Les définitions sur ce qu’on entend par culture sont nombreuses, je dirai que c’est
ce qui nous distingue des autres espèces: on n’a jamais entendu une vache chanter ni
vu un chien lire un livre. Nos sens nous permettent de distinguer le bon vin du
mauvais, sentir le parfum des fleurs et entendre chanter les oiseaux. Le
« singing Neanderthaler » découvert par des chercheurs canadiens de
l’Université de Montréal a prouvé que la première communication de ces ancêtres
lointains d’il y a 35000 ans s’est faite par le chant. La voix humaine utilisée dans
toutes ses tessitures pour communiquer, n’est-ce pas en quelque sorte la preuve que
la musique a été à l’origine de toute communication? Suivie par le dessin, les
grottes de Lascaux illustrent que la première expression a été artistique.
Depuis l’être humain est devenu lui-même créateur, artiste, ingénieur,
architecte. Culture et créativité sont en effet intimement liées. La diversité
culturelle du continent européen est aussi sa richesse. Investir dans la culture
dans le sens large, c’est permettre l’épanouissement de toutes nos facultés
intellectuelles et sensorielles.
Pas d’obligation de service public
Il n’y a pas eu de revendication astringente des droits à la culture, comme c’était
le cas pour l’éducation du temps de Jules Ferry. La culture n’est pas devenu
une obligation généralisée de service public au sens stricte du terme. Prenons
l’enseignement musical, dispensé par les conservatoires et écoles de musique
qui sont des établissements communaux ou organisés par des associations voire
le secteur privé. Il n’est pas prévu d’apprendre à jouer d’un instrument à l’école
publique, cet enseignement est réservé à une petite portion de la population. La
situation est cependant très différente dans nos pays.
J’aimerais mentionner le modèle de la Finlande où il existe des cours publics pour
les parents et leurs bébés de zéro à l’âge de 18 mois, suivi par l’offre dans les
crèches, et la pratique de la musique joue un grand rôle et à l’école primaire où le
principe d’un instrument de musique pour chaque enfant est pratiqué. Il n’est pas
étonnant que la Finlande ait aussi produit le système éducatif le plus performant
parmi les pays de l’OCDE.
La musique bénéfique
Les études sur le développement du cerveau ont prouvé que la pratique d’un instrument
fait appel à des capacités de mémoire inouïes qui ne sont stimulées par aucune autre
activité. Des projets pilotes dans des classes primaires dans des milieux
défavorisés à Berlin avec une large population d’immigrés turcs ont démontré que la
pratique instrumentale a endigué la violence et amélioré les résultats scolaires des
enfants. Et je pourrais continuer à citer des exemples de cette sorte. Si je
m’attarde particulièrement sur la musique, c’est parce qu’en effet l’écoute
combinée à la production du son par un geste auquel s’ajoute encore le rythme est un
assemblage de facultés particulièrement riche, dont les effets empathiques ont été
prouvé scientifiquement. La révolution chantante de l’Estonie de 1988 est un exemple
récent du pouvoir de la culture musicale de tout un peuple.
Budgets publics
D’un point de vue de gestion de budgets publics, la culture est avant tout synonyme
de subvention. Rarement on en parle comme d’un investissement. Outre les nombreuses
définitions on pourrait tout simplement retenir que la culture c’est ce qui reste
d’une civilisation. Que saurions-nous des grandes civilisations, sans les monuments,
les rites funéraires, les arts? A juste titre on pourra se demander ce qui restera
de notre époque, voire quels sont les actes créateurs destinés à survivre des
siècles ou même des millénaires.
En ce qui concerne le niveau des dépenses publiques accordé à la culture, il est
difficile d’apprécier à sa juste valeur un certain pourcentage. Il est en effet
difficile de décortiquer les canaux de l’argent public en matière d’investissement
culturel. On devrait d’abord analyser l’investissement au niveau scolaire, l’aide à
la création, le financement des grands équipements, orchestres, troupes de théâtre
etc. En France p.ex. le régime des intermittents du spectacle transite par
l’assurance chômage. L’endettement total du régime de l’assurance chômage est égal
au déficit cumulé du régime des intermittents. Donc il y a un problème structurel.
J’ai pu arriver à des accroissements important des dépenses, et au cours des deux
dernières décennies on a constaté un accroissement très important de
l’investissement des communes dans la culture.
La culture à l’Union européenne
Au niveau européen il a fallu attendre le traitée de Maastricht en 1992 avant d’y
inclure un article sur la diversité culturelle. La frilosité des chefs d’Etats à
s’engager sur la piste d’une harmonisation quelconque touchant l’éducation ou la
culture est bien compréhensible. Lorsque Madame Merkel a déclaré l’année dernière la
fin de Multi Kulti en Allemagne, face à une intégration non réussie de la population
turque, le malaise n’est que trop visible. Et lorsque le Premier Ministre Turc a
déclaré en terre allemande que l’assimilation des citoyens turcs à la culture
allemande était contraire aux droits humains, il a soulevé des débats houleux. Mais
en fait la Charte des droits fondamentaux que nous avons ratifiée avec le traité de
Lisbonne dans les 27 pays de l’UE ne dit rien d’autre. Il nous reste donc un champ
d’action politique à cultiver et à exploiter pour prévenir des conflits, pour
apprendre à vivre ensemble au delà de la simple tolérance. Le budget pour les
actions culturelles de la Commission est plus que maigre, il a atteint quelque 0.07
% du Budget des dépenses. On vient d’ailleurs de faire les fonds structurels
éligibles pour des dépenses liées à la culture. Lors de l’année européenne du
dialogue interculturel la diversité des cultures était à l’agenda européen, sans
pour autant déceler de véritables stratégies politiques.
La culture moyen de gouvernance
Les politiques culturelles au sens large devraient servir à transgresser les
différences, à proposer des outils de sensibilisation. En ce moment même où tous nos
pays se trouvent devant des difficultés économiques énormes, les activités
culturelles seraient des moyens de tirer l’individu de son désespoir isolé. Je
constate par ailleurs que certaines entreprises en sont conscientes. Souvent des
pratiques culturelles sont appelées à servir une meilleure communication, les
weekend « wellness » offerts par certains grands groupes pour améliorer
l’atmosphère dans l’entreprise ne donnent pas entièrement satisfaction.
Ainsi l’Institut Européen de Chant Choral, que je préside, a reçu la demande
d’organiser des chorales d’entreprises, une fois par semaine sur une base volontaire
on chante pendant la pause du déjeuner, des chorales se constituent dans les maisons
de retraites, dans le hôpitaux et les psychiatries. Et chaque année le 17 octobre
nous organisons un tour de chant avec les SDF, qui se prépare des mois à l’avance.
Une décennie de service
Qu’est-ce qui s’est passé au Grand Duché durant la décennie où j’étais en
charge du portefeuille de la culture au Gouvernement de J.Cl.Juncker? Si j’ai
pu y prendre une part active, vous m’excuserez de parler de moi et de ma motivation.
Ayant été professeur au Conservatoire de la Ville de Luxembourg avant de m’engager en
politique, la non considération pour le travail de mes confrères, ces profs de
musique qui ne font que jouer! m’est apparu comme le symptôme d’une attitude qu’il
fallait changer. J’avais donc deux bons arguments pour m’engager politiquement, la
cause des femmes et la culture. Pour les femmes, vu que ce 8 mars est proclamé leur
journée, je dois rendre hommage à mon mari, qui m’a soutenu et qui m’a même
déconseillée de prendre un congé sans solde, alors que trouver une personne de garde
pour nos trois enfants était difficile au début des années 70.
Elue députée en 1979 je devenais présidente de la Commission parlementaire de la
Culture et de l’éducation, ce que je restais jusqu’en 1989 où j’étais élue
Présidente de la Chambre des députés. Après les élections de 1994 j’étais réélue au
perchoir, mais j’ai choisi de quitter cette fonction de grand lustre pour rejoindre
le gouvernement quand J.Cl.Juncker a pris en 1995 la succession de Jacques Santer,
devenu Président de la Commission européenne.
C’était l’année où Luxembourg était Capitale Culturelle de l’Europe. La
libéralisation des ondes et la création d’une Radio socioculturelle a modifié la
situation de monopole que détenait RTL. Les négociations entre le gouvernement et la
CLT (Radio Luxembourg) sur la reprise de l’orchestre en une fondation, financée par
l’Etat, étaient entamées et je voulais avoir voie au chapitre pour les questions de
statut, et de promotion de l’orchestre.
Radio Luxembourg
Et ceci m’amène à ouvrir une parenthèse pour rendre hommage à Radio Luxembourg qui
durant sa situation de monopole de radiodiffuseur à Luxembourg était un grand
mécène. L’obligation d’entretenir un orchestre avait été fixée dans le contrat de
concession en 1930. L’histoire de cette concession est d’ailleurs un exemple
d’audace et de perspicacité des gouvernants luxembourgeois de l’époque, tout comme
l’était en 1984 la garantie d’état accordée au lancement du premier Satellite de
télévision, qui à permis à la SES de s’établir à Luxembourg. Radio Luxembourg était
devenue la première station privée en Europe, grâce à la mise à disposition des
fréquences allouées au Grand Duché. Un ambassadeur de taille qui surtout durant la
guerre froide était très écouté par les Allemands de l’est et les Polonais entre
autres. Les concerts de l’orchestre de Radio Luxembourg et ceux organisés par
l’Union Royale Belge sont les souvenirs de mon enfance lorsque mon frère m’emmenait
à l’âge de 10 ans écouter de prestigieux solistes, dans la salle de la Villa
Louvigny qui était l’unique salle de concert à l’époque. Les concerts du jeudi
furent diffusés sur ondes longues et patronnées par une eau minérale française
qui en faisait une publicité intelligente. Le studio d’enregistrement était mis à
disposition des artistes locaux qui étaient diffusés à l’antenne. Il en est resté un
prestigieux patrimoine avec des enregistrements de créations d’œuvres de
compositeurs comme Béla Bartók et Darius Milhaud entre beaucoup d’autres.
Mon premier emploi était au poste luxembourgeois de Radio Luxembourg, et c’est là où
j’ai eu le plaisir de rencontrer Julien Bestgen, qui avait régulièrement des
émissions en luxembourgeois. La culture était à l’antenne avec des émissions
musicales et littéraires. En 1963 j’ai donc eu mon premier contrat de travail avec
la clause que si je me mariais, mon contrat était résilié de droit. Ce qui ne m’a
pas empêché d’épouser Lucien et de quitter RTL pour le Conservatoire.
Luxembourg Capitale Culturelle de
l’Europe
Lorsque Luxembourg a été nommée Capitale Culturelle de l’Europe pour l’année 1995 le
défi était lancé. Il faut ajouter à ce tableau que la crise sidérurgique des années
70/80 avait touché durement le pays. En 1982 nous avions introduit un impôt de
solidarité, une division anticrise maintenait les ouvriers de la sidérurgie en
activité en les employant à la restauration des châteaux de Bourglinster et de
Vianden. Tous les investissements en bâtiments et en routes étaient arrêtés. Il
s’était par conséquent accumulé un retard pour le développement des infrastructures
culturelles.
Les festivités de la Capitale culturelle de 1995 se sont déroulées sous un chapiteau,
pour pallier au manque d’infrastructures.
Le gouvernement de 1989 sous la présidence de Jacques Santer qui était aussi ministre
des affaires culturelles avait entamé deux grand projets, un musée d’art
contemporain et la restauration de l’abbaye de Neumünster, dont le projet de loi fut
voté en 1992. Pour le musée d’Art Contemporain un débat envenimé avait lieu, tant
sur la conception que sur l’emplacement. Il en était de même pour l’abbaye, dont le
complexe était apprivoisé par les propriétaires des brasseries qui voulaient en
faire un complexe hôtelier.
J’arrivais donc au gouvernement en 1995 et le Premier Ministre m’avait convoqué dans
son bureau où il m’a remis un gros paquet de document en me disant: C’est ton
dossier, à toi de me proposer une solution.
C’étaient les plans du musée d’art contemporain avec les descriptifs et tous les
travaux faits par les experts pour le contenu. Un Musée de 6000 m2 de surface
d’exposition, englobant les restes de la forteresse, les trois glands, construit sur
les ruines et faisant disparaître des vestiges importants de la forteresse. Une
pétition de 16.000 signatures s’exprimait contre le site, et les débats sur la
nécessité de l’art contemporain étaient toujours envenimés. C’était donc un cadeau
empoisonné, car en plus je n’étais pas seule maître à bord il y avait le ministre
des travaux publics, et c’était lui qui avait signé le contrat avec l’architecte.
Nous avons trouvé une solution en commun, à savoir garder les vestiges de la
forteresse, réduire la surface d’exposition du musée à 3000 m2 et demander à
l’architecte I.M.Pei, choisi par J.Santer de faire de nouveaux plans. Ce qui a
évidemment pris du temps et coûté de l’argent.
Fondation Henri Pensis
Entre 1995 et les élections de 1999 je cumulais les postes de ministre de l’éducation
nationale et de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la culture. J’étais
ministre des cultes et je représentais le gouvernement aux réunions de la
Francophonie.
Au ministère de la Culture mon souci était de tout faire pour positionner les
travailleurs culturels en bloc par rapport à d’autres domaines politiques, de les
souder et d’empêcher la démarche habituelle de l’observation jalouse des subventions
des uns vis à vis des autres.
Le financement de la culture est un problème épineux. Comment ne pas tomber dans le
piège de la suspicion d’un domaine par rapport à un autre? Il fallait d’abord
s’attaquer à des problèmes structurels. J’ai donc réussi à faire passer une loi sur
l’enseignement musical en gestation depuis dix ans et introduit une
participation de l’Etat à un tiers des dépenses des communes et associations
organisatrices.
La reprise de l’orchestre de RTL s’est fait par le biais d’une Fondation, assurant le
financement par le budget de l’Etat, mais gardant le statut des musiciens comme
statut de droit privé. Entretemps, l’établissement public de la Salle Philharmonique
et la fondation de l’orchestre ont fusionné en un seul établissement public.
Le Statut d’artiste
Je me suis inspiré des législations belge et françaises pour faire une loi sur le
statut d’artiste, axée sur le droit commun pour la sécurité sociale et introduisant
des solutions pour les périodes d’inactivité. Au niveau européen ce problème reste
d’ailleurs en chantier, et crée des problèmes pour la mobilité des artistes du point
de vue de leurs droits à la sécurité sociale.
Des activités de 1995 sont nées de nombreux projets de coopération et les scènes de
théâtres ont pris un grand essor. Le théâtre national a vu le jour, c’est une
association sans but lucratif créée à l’initiative d’un régisseur luxembourgeois,
Frank Hoffmann, financée par l’état. C’est en fait le seul théâtre dépendant du
ministère de la Culture, alors que les villes ont leurs théâtres, et de nombreuses
petites scènes se sont créées entre temps réunies dans une fédération pour gérer les
contacts avec les festivals à l’étranger. Vous trouverez aujourd’hui du point de vue
théâtre une offre très variée et riche en allemand français et Luxembourgeois.
Le Centre de littérature installé à Mersch dans l’ancienne demeure d’Emmanuel Servais
premier ministre et président de la chambre des députés, a pris son essor.
Prévu d’être une annexe aux Archives nationales, j’ai préféré en faire un
établissement public indépendant. Pour le développement du luxembourgeois il était
essentiel de consolider la recherche littéraire et scientifique, de créer des
archives spécifiques. Les fonds privés, fournis par des particuliers, ont encouragé
la recherche sur l’histoire et la langue. Un agrandissement a été nécessaire après
une décennie d’activités.
Les Grands Travaux
Après les élections de 2000 j’étais réélue et j’ai brigué le ministère des travaux
publics et créé un ministère de la culture de l’enseignement supérieur et de la
recherche, séparé de celui de l’éducation, ce qui m’a permis de créer en 2003
l’université du Luxembourg.
Aux travaux publics j’avais la liberté d’imposer les priorités sur les constructions
culturelles, à l’élaboration des programmes de construction je participais en tant
que ministre de la culture, j’étais donc très à l’aise lors de réunions conjointes
des deux administrations. Et c’était ma chance de pouvoir réaliser en 5 ans le Musée
d’art moderne, la Rockhal, la Philharmonie, le centre de rencontre de l’abbaye de
Neumünster, le centre national de l’audiovisuel à Dudelange, donc les grands
équipements, qui tous ont réussi à prouver que grâce aux infrastructures la
créativité s’est développée et l’offre de concerts et spectacles de qualité est
devenu la règle alors qu’auparavant c’était plutôt l’exception.
A chacun de ces bâtiments revient sa genèse, parfois douloureuse pour la ministre,
avec polémiques et de nombreux procès qui ont été gagnés par l’Etat dans la grande
majorité des cas. Il y eut certains dépassements de crédits, mais dans l’ensemble à
considérer les coûts à l’heure actuelle, ils sont d’un ordre de grandeur
raisonnable, en comparaison avec d’autres projets.
Les contestations politiques étaient violentes, un syndicaliste de notoriété clamait
à chaque fête du 1er mai qu’il valait mieux construire des maisons de retraites que
des palais pour la culture. Paradoxe, depuis ce même syndicat a déplacé sa fête du
1er mai à l’abbaye de Neumünster et l’a même rebaptisée en fête du travail des
cultures et du dialogue.
Les inquiétudes internes n’étaient pas moindres, allait-on remplir les grandes
salles, celle de la Philharmonie et de la Rockhal? Le rapatriement des auditeurs
luxembourgeois qui se déplaçaient à l’Arsenal de Metz et du Palais des Beaux Arts de
Bruxelles était gagné et en plus l’attrait des programmes remplit l’auditoire de la
Philharmonie de personnes venant de toute la région à raison de 40% du total du
public.
Certains Concerts sont vendus dès le premier jour de leur annonce, le reproche le
plus souvent fait, est celui du manque de billets en vente libre.
L’acoustique déjà légendaire de la Philharmonie en fait une des salles préférées de
nombreux artistes.
A la Rockhal le Centre de ressources a bien servi les jeunes ensembles de musiciens
qui sont en train de se placer sur le marché international pour les concerts et les
enregistrements.
Le musée d’Art moderne, le Mudam est certainement, l’équipement le plus difficile à
gérer. Le bâtiment à lui seul vaut une visite et le génie de l’architecte qui a si
bien su jouer avec la lumière du jour est parfois en conflit avec les œuvres
exposées. Les expositions aux Mudam resteront un défi pour son directeur. Dans
l’ensemble ce site des trois glands trouvera sa réhabilitation avec l’ouverture
prochaine du musée de la forteresse, destiné à devenir le lieu de réflexion sur
l’histoire du pays et son identité.
Les alentours aménagés en Parc invitent à la promenade, à une vue magnifique sur la
vieille ville, au pied des tours construites pour abriter les institutions
européennes. Reste un bémol à mon bilan, celui de ne pas avoir réussi à faire passer
le projet d’une nouvelle bibliothèque nationale, alors qu’un concours d’architecte
avait fait le choix d’un projet, présenté au Conseil de gouvernement mais non
finalisé.
Quant au Centre de rencontre de l’Abbaye Neumünster, je pense que c’est l’endroit le
mieux adapté aux rencontres entre personnes et cultures. Il héberge l’Institut
Pierre Werner, un institut culturel ouvert en 2003, qui relie le Goethe
Institut et le Centre Culturel Français, en une structure tri nationale. C’est
l’essai de hisser la culture au niveau diplomatique. L’abbaye de Neumünster est
certainement l’endroit le plus fédérateur et son directeur Claude Frisoni a réussi à
le hisser à la tête des Centres culturels de rencontres européens.
Retombées pour le Luxembourg
En image de marque la place financière colle mal à la peau des Luxembourgeois. Elle
nous associe à un richissime paradis, synonyme de l’argent facilement gagné. Le PIB
calculé par habitant nous met en tête au niveau international mais tait que le
calcul est faussé par la non prise en compte des 150.000 travailleurs non résidents.
Il était temps que le Grand Duché réajuste son image comme pays et entité
culturelle. La participation culturelle a fortement augmenté, les pratiques
amateurs ont doublé.
Il reste cependant le constat que la motivation selon une enquête récemment faite, ce
n’est pas en premier lieu le souci d’élargir ses connaissances mais le
divertissement. La culture, un moteur pour la Grande Région, tel était le but
poursuivi par 2007, alors que le Luxembourg abritait la Capitale culturelle de
l’Europe. Et même s’il reste beaucoup de progrès à faire, notre région se distingue
par son pluralisme linguistique et culturel.
La culture de l’émotion
Et je reviens pour conclure à mon titre: luxe ou nécessité?
L’union Européenne n’a pas de compétences partagées en matière de culture et
d’éducation. Et cependant par des démarches communes des buts communs apparaissent.
Ainsi en face de l’échec scolaire le terme de « employability »
intraduisible en français, mais quand-même transmis comme employabilité a fait son
apparition. C’était une proposition faite sous Présidence britannique au Conseil des
ministres de l’éducation en 1998. Depuis l’OCDE en a fait un cheval de bataille et
les systèmes d’éducation ont évolués dans le sens de qualifier pour un emploi, et
non d’éduquer l’ensemble des facultés de l’élève. Sans entrer dans ce débat
fondamental pour l’enseignement, reste le constat qu’une grande partie de la
population n’aura pas l’occasion de vivre l’émotion transmise par les pratiques
culturelles. La culture de l’émotion devrait contrebalancer les pressions
La culture de l’émotion devrait rééquilibrer le trop plein d’activités déconnectées
des facultés sensorielles et empathiques de l’être humain.
Définitions
Les définitions sur ce qu’on entend par culture sont nombreuses, je dirai que c’est
ce qui nous distingue des autres espèces: on n’a jamais entendu une vache chanter ni
vu un chien lire un livre. Nos sens nous permettent de distinguer le bon vin du
mauvais, sentir le parfum des fleurs et entendre chanter les oiseaux. Le
« singing Neanderthaler » découvert par des chercheurs canadiens de
l’Université de Montréal a prouvé que la première communication de ces ancêtres
lointains d’il y a 35000 ans s’est faite par le chant. La voix humaine utilisée dans
toutes ses tessitures pour communiquer, n’est-ce pas en quelque sorte la preuve que
la musique a été à l’origine de toute communication? Suivie par le dessin, les
grottes de Lascaux illustrent que la première expression a été artistique.
Depuis l’être humain est devenu lui-même créateur, artiste, ingénieur,
architecte. Culture et créativité sont en effet intimement liées. La diversité
culturelle du continent européen est aussi sa richesse. Investir dans la culture
dans le sens large, c’est permettre l’épanouissement de toutes nos facultés
intellectuelles et sensorielles.
Pas d’obligation de service public
Il n’y a pas eu de revendication astringente des droits à la culture, comme c’était
le cas pour l’éducation du temps de Jules Ferry. La culture n’est pas devenu
une obligation généralisée de service public au sens stricte du terme. Prenons
l’enseignement musical, dispensé par les conservatoires et écoles de musique
qui sont des établissements communaux ou organisés par des associations voire
le secteur privé. Il n’est pas prévu d’apprendre à jouer d’un instrument à l’école
publique, cet enseignement est réservé à une petite portion de la population. La
situation est cependant très différente dans nos pays.
J’aimerais mentionner le modèle de la Finlande où il existe des cours publics pour
les parents et leurs bébés de zéro à l’âge de 18 mois, suivi par l’offre dans les
crèches, et la pratique de la musique joue un grand rôle et à l’école primaire où le
principe d’un instrument de musique pour chaque enfant est pratiqué. Il n’est pas
étonnant que la Finlande ait aussi produit le système éducatif le plus performant
parmi les pays de l’OCDE.
La musique bénéfique
Les études sur le développement du cerveau ont prouvé que la pratique d’un instrument
fait appel à des capacités de mémoire inouïes qui ne sont stimulées par aucune autre
activité. Des projets pilotes dans des classes primaires dans des milieux
défavorisés à Berlin avec une large population d’immigrés turcs ont démontré que la
pratique instrumentale a endigué la violence et amélioré les résultats scolaires des
enfants. Et je pourrais continuer à citer des exemples de cette sorte. Si je
m’attarde particulièrement sur la musique, c’est parce qu’en effet l’écoute
combinée à la production du son par un geste auquel s’ajoute encore le rythme est un
assemblage de facultés particulièrement riche, dont les effets empathiques ont été
prouvé scientifiquement. La révolution chantante de l’Estonie de 1988 est un exemple
récent du pouvoir de la culture musicale de tout un peuple.
Budgets publics
D’un point de vue de gestion de budgets publics, la culture est avant tout synonyme
de subvention. Rarement on en parle comme d’un investissement. Outre les nombreuses
définitions on pourrait tout simplement retenir que la culture c’est ce qui reste
d’une civilisation. Que saurions-nous des grandes civilisations, sans les monuments,
les rites funéraires, les arts? A juste titre on pourra se demander ce qui restera
de notre époque, voire quels sont les actes créateurs destinés à survivre des
siècles ou même des millénaires.
En ce qui concerne le niveau des dépenses publiques accordé à la culture, il est
difficile d’apprécier à sa juste valeur un certain pourcentage. Il est en effet
difficile de décortiquer les canaux de l’argent public en matière d’investissement
culturel. On devrait d’abord analyser l’investissement au niveau scolaire, l’aide à
la création, le financement des grands équipements, orchestres, troupes de théâtre
etc. En France p.ex. le régime des intermittents du spectacle transite par
l’assurance chômage. L’endettement total du régime de l’assurance chômage est égal
au déficit cumulé du régime des intermittents. Donc il y a un problème structurel.
J’ai pu arriver à des accroissements important des dépenses, et au cours des deux
dernières décennies on a constaté un accroissement très important de
l’investissement des communes dans la culture.
La culture à l’Union européenne
Au niveau européen il a fallu attendre le traitée de Maastricht en 1992 avant d’y
inclure un article sur la diversité culturelle. La frilosité des chefs d’Etats à
s’engager sur la piste d’une harmonisation quelconque touchant l’éducation ou la
culture est bien compréhensible. Lorsque Madame Merkel a déclaré l’année dernière la
fin de Multi Kulti en Allemagne, face à une intégration non réussie de la population
turque, le malaise n’est que trop visible. Et lorsque le Premier Ministre Turc a
déclaré en terre allemande que l’assimilation des citoyens turcs à la culture
allemande était contraire aux droits humains, il a soulevé des débats houleux. Mais
en fait la Charte des droits fondamentaux que nous avons ratifiée avec le traité de
Lisbonne dans les 27 pays de l’UE ne dit rien d’autre. Il nous reste donc un champ
d’action politique à cultiver et à exploiter pour prévenir des conflits, pour
apprendre à vivre ensemble au delà de la simple tolérance. Le budget pour les
actions culturelles de la Commission est plus que maigre, il a atteint quelque 0.07
% du Budget des dépenses. On vient d’ailleurs de faire les fonds structurels
éligibles pour des dépenses liées à la culture. Lors de l’année européenne du
dialogue interculturel la diversité des cultures était à l’agenda européen, sans
pour autant déceler de véritables stratégies politiques.
La culture moyen de gouvernance
Les politiques culturelles au sens large devraient servir à transgresser les
différences, à proposer des outils de sensibilisation. En ce moment même où tous nos
pays se trouvent devant des difficultés économiques énormes, les activités
culturelles seraient des moyens de tirer l’individu de son désespoir isolé. Je
constate par ailleurs que certaines entreprises en sont conscientes. Souvent des
pratiques culturelles sont appelées à servir une meilleure communication, les
weekend « wellness » offerts par certains grands groupes pour améliorer
l’atmosphère dans l’entreprise ne donnent pas entièrement satisfaction.
Ainsi l’Institut Européen de Chant Choral, que je préside, a reçu la demande
d’organiser des chorales d’entreprises, une fois par semaine sur une base volontaire
on chante pendant la pause du déjeuner, des chorales se constituent dans les maisons
de retraites, dans le hôpitaux et les psychiatries. Et chaque année le 17 octobre
nous organisons un tour de chant avec les SDF, qui se prépare des mois à l’avance.
Une décennie de service
Qu’est-ce qui s’est passé au Grand Duché durant la décennie où j’étais en
charge du portefeuille de la culture au Gouvernement de J.Cl.Juncker? Si j’ai
pu y prendre une part active, vous m’excuserez de parler de moi et de ma motivation.
Ayant été professeur au Conservatoire de la Ville de Luxembourg avant de m’engager en
politique, la non considération pour le travail de mes confrères, ces profs de
musique qui ne font que jouer! m’est apparu comme le symptôme d’une attitude qu’il
fallait changer. J’avais donc deux bons arguments pour m’engager politiquement, la
cause des femmes et la culture. Pour les femmes, vu que ce 8 mars est proclamé leur
journée, je dois rendre hommage à mon mari, qui m’a soutenu et qui m’a même
déconseillée de prendre un congé sans solde, alors que trouver une personne de garde
pour nos trois enfants était difficile au début des années 70.
Elue députée en 1979 je devenais présidente de la Commission parlementaire de la
Culture et de l’éducation, ce que je restais jusqu’en 1989 où j’étais élue
Présidente de la Chambre des députés. Après les élections de 1994 j’étais réélue au
perchoir, mais j’ai choisi de quitter cette fonction de grand lustre pour rejoindre
le gouvernement quand J.Cl.Juncker a pris en 1995 la succession de Jacques Santer,
devenu Président de la Commission européenne.
C’était l’année où Luxembourg était Capitale Culturelle de l’Europe. La
libéralisation des ondes et la création d’une Radio socioculturelle a modifié la
situation de monopole que détenait RTL. Les négociations entre le gouvernement et la
CLT (Radio Luxembourg) sur la reprise de l’orchestre en une fondation, financée par
l’Etat, étaient entamées et je voulais avoir voie au chapitre pour les questions de
statut, et de promotion de l’orchestre.
Radio Luxembourg
Et ceci m’amène à ouvrir une parenthèse pour rendre hommage à Radio Luxembourg qui
durant sa situation de monopole de radiodiffuseur à Luxembourg était un grand
mécène. L’obligation d’entretenir un orchestre avait été fixée dans le contrat de
concession en 1930. L’histoire de cette concession est d’ailleurs un exemple
d’audace et de perspicacité des gouvernants luxembourgeois de l’époque, tout comme
l’était en 1984 la garantie d’état accordée au lancement du premier Satellite de
télévision, qui à permis à la SES de s’établir à Luxembourg. Radio Luxembourg était
devenue la première station privée en Europe, grâce à la mise à disposition des
fréquences allouées au Grand Duché. Un ambassadeur de taille qui surtout durant la
guerre froide était très écouté par les Allemands de l’est et les Polonais entre
autres. Les concerts de l’orchestre de Radio Luxembourg et ceux organisés par
l’Union Royale Belge sont les souvenirs de mon enfance lorsque mon frère m’emmenait
à l’âge de 10 ans écouter de prestigieux solistes, dans la salle de la Villa
Louvigny qui était l’unique salle de concert à l’époque. Les concerts du jeudi
furent diffusés sur ondes longues et patronnées par une eau minérale française
qui en faisait une publicité intelligente. Le studio d’enregistrement était mis à
disposition des artistes locaux qui étaient diffusés à l’antenne. Il en est resté un
prestigieux patrimoine avec des enregistrements de créations d’œuvres de
compositeurs comme Béla Bartók et Darius Milhaud entre beaucoup d’autres.
Mon premier emploi était au poste luxembourgeois de Radio Luxembourg, et c’est là où
j’ai eu le plaisir de rencontrer Julien Bestgen, qui avait régulièrement des
émissions en luxembourgeois. La culture était à l’antenne avec des émissions
musicales et littéraires. En 1963 j’ai donc eu mon premier contrat de travail avec
la clause que si je me mariais, mon contrat était résilié de droit. Ce qui ne m’a
pas empêché d’épouser Lucien et de quitter RTL pour le Conservatoire.
Luxembourg Capitale Culturelle de
l’Europe
Lorsque Luxembourg a été nommée Capitale Culturelle de l’Europe pour l’année 1995 le
défi était lancé. Il faut ajouter à ce tableau que la crise sidérurgique des années
70/80 avait touché durement le pays. En 1982 nous avions introduit un impôt de
solidarité, une division anticrise maintenait les ouvriers de la sidérurgie en
activité en les employant à la restauration des châteaux de Bourglinster et de
Vianden. Tous les investissements en bâtiments et en routes étaient arrêtés. Il
s’était par conséquent accumulé un retard pour le développement des infrastructures
culturelles.
Les festivités de la Capitale culturelle de 1995 se sont déroulées sous un chapiteau,
pour pallier au manque d’infrastructures.
Le gouvernement de 1989 sous la présidence de Jacques Santer qui était aussi ministre
des affaires culturelles avait entamé deux grand projets, un musée d’art
contemporain et la restauration de l’abbaye de Neumünster, dont le projet de loi fut
voté en 1992. Pour le musée d’Art Contemporain un débat envenimé avait lieu, tant
sur la conception que sur l’emplacement. Il en était de même pour l’abbaye, dont le
complexe était apprivoisé par les propriétaires des brasseries qui voulaient en
faire un complexe hôtelier.
J’arrivais donc au gouvernement en 1995 et le Premier Ministre m’avait convoqué dans
son bureau où il m’a remis un gros paquet de document en me disant: C’est ton
dossier, à toi de me proposer une solution.
C’étaient les plans du musée d’art contemporain avec les descriptifs et tous les
travaux faits par les experts pour le contenu. Un Musée de 6000 m2 de surface
d’exposition, englobant les restes de la forteresse, les trois glands, construit sur
les ruines et faisant disparaître des vestiges importants de la forteresse. Une
pétition de 16.000 signatures s’exprimait contre le site, et les débats sur la
nécessité de l’art contemporain étaient toujours envenimés. C’était donc un cadeau
empoisonné, car en plus je n’étais pas seule maître à bord il y avait le ministre
des travaux publics, et c’était lui qui avait signé le contrat avec l’architecte.
Nous avons trouvé une solution en commun, à savoir garder les vestiges de la
forteresse, réduire la surface d’exposition du musée à 3000 m2 et demander à
l’architecte I.M.Pei, choisi par J.Santer de faire de nouveaux plans. Ce qui a
évidemment pris du temps et coûté de l’argent.
Fondation Henri Pensis
Entre 1995 et les élections de 1999 je cumulais les postes de ministre de l’éducation
nationale et de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la culture. J’étais
ministre des cultes et je représentais le gouvernement aux réunions de la
Francophonie.
Au ministère de la Culture mon souci était de tout faire pour positionner les
travailleurs culturels en bloc par rapport à d’autres domaines politiques, de les
souder et d’empêcher la démarche habituelle de l’observation jalouse des subventions
des uns vis à vis des autres.
Le financement de la culture est un problème épineux. Comment ne pas tomber dans le
piège de la suspicion d’un domaine par rapport à un autre? Il fallait d’abord
s’attaquer à des problèmes structurels. J’ai donc réussi à faire passer une loi sur
l’enseignement musical en gestation depuis dix ans et introduit une
participation de l’Etat à un tiers des dépenses des communes et associations
organisatrices.
La reprise de l’orchestre de RTL s’est fait par le biais d’une Fondation, assurant le
financement par le budget de l’Etat, mais gardant le statut des musiciens comme
statut de droit privé. Entretemps, l’établissement public de la Salle Philharmonique
et la fondation de l’orchestre ont fusionné en un seul établissement public.
Le Statut d’artiste
Je me suis inspiré des législations belge et françaises pour faire une loi sur le
statut d’artiste, axée sur le droit commun pour la sécurité sociale et introduisant
des solutions pour les périodes d’inactivité. Au niveau européen ce problème reste
d’ailleurs en chantier, et crée des problèmes pour la mobilité des artistes du point
de vue de leurs droits à la sécurité sociale.
Des activités de 1995 sont nées de nombreux projets de coopération et les scènes de
théâtres ont pris un grand essor. Le théâtre national a vu le jour, c’est une
association sans but lucratif créée à l’initiative d’un régisseur luxembourgeois,
Frank Hoffmann, financée par l’état. C’est en fait le seul théâtre dépendant du
ministère de la Culture, alors que les villes ont leurs théâtres, et de nombreuses
petites scènes se sont créées entre temps réunies dans une fédération pour gérer les
contacts avec les festivals à l’étranger. Vous trouverez aujourd’hui du point de vue
théâtre une offre très variée et riche en allemand français et Luxembourgeois.
Le Centre de littérature installé à Mersch dans l’ancienne demeure d’Emmanuel Servais
premier ministre et président de la chambre des députés, a pris son essor.
Prévu d’être une annexe aux Archives nationales, j’ai préféré en faire un
établissement public indépendant. Pour le développement du luxembourgeois il était
essentiel de consolider la recherche littéraire et scientifique, de créer des
archives spécifiques. Les fonds privés, fournis par des particuliers, ont encouragé
la recherche sur l’histoire et la langue. Un agrandissement a été nécessaire après
une décennie d’activités.
Les Grands Travaux
Après les élections de 2000 j’étais réélue et j’ai brigué le ministère des travaux
publics et créé un ministère de la culture de l’enseignement supérieur et de la
recherche, séparé de celui de l’éducation, ce qui m’a permis de créer en 2003
l’université du Luxembourg.
Aux travaux publics j’avais la liberté d’imposer les priorités sur les constructions
culturelles, à l’élaboration des programmes de construction je participais en tant
que ministre de la culture, j’étais donc très à l’aise lors de réunions conjointes
des deux administrations. Et c’était ma chance de pouvoir réaliser en 5 ans le Musée
d’art moderne, la Rockhal, la Philharmonie, le centre de rencontre de l’abbaye de
Neumünster, le centre national de l’audiovisuel à Dudelange, donc les grands
équipements, qui tous ont réussi à prouver que grâce aux infrastructures la
créativité s’est développée et l’offre de concerts et spectacles de qualité est
devenu la règle alors qu’auparavant c’était plutôt l’exception.
A chacun de ces bâtiments revient sa genèse, parfois douloureuse pour la ministre,
avec polémiques et de nombreux procès qui ont été gagnés par l’Etat dans la grande
majorité des cas. Il y eut certains dépassements de crédits, mais dans l’ensemble à
considérer les coûts à l’heure actuelle, ils sont d’un ordre de grandeur
raisonnable, en comparaison avec d’autres projets.
Les contestations politiques étaient violentes, un syndicaliste de notoriété clamait
à chaque fête du 1er mai qu’il valait mieux construire des maisons de retraites que
des palais pour la culture. Paradoxe, depuis ce même syndicat a déplacé sa fête du
1er mai à l’abbaye de Neumünster et l’a même rebaptisée en fête du travail des
cultures et du dialogue.
Les inquiétudes internes n’étaient pas moindres, allait-on remplir les grandes
salles, celle de la Philharmonie et de la Rockhal? Le rapatriement des auditeurs
luxembourgeois qui se déplaçaient à l’Arsenal de Metz et du Palais des Beaux Arts de
Bruxelles était gagné et en plus l’attrait des programmes remplit l’auditoire de la
Philharmonie de personnes venant de toute la région à raison de 40% du total du
public.
Certains Concerts sont vendus dès le premier jour de leur annonce, le reproche le
plus souvent fait, est celui du manque de billets en vente libre.
L’acoustique déjà légendaire de la Philharmonie en fait une des salles préférées de
nombreux artistes.
A la Rockhal le Centre de ressources a bien servi les jeunes ensembles de musiciens
qui sont en train de se placer sur le marché international pour les concerts et les
enregistrements.
Le musée d’Art moderne, le Mudam est certainement, l’équipement le plus difficile à
gérer. Le bâtiment à lui seul vaut une visite et le génie de l’architecte qui a si
bien su jouer avec la lumière du jour est parfois en conflit avec les œuvres
exposées. Les expositions aux Mudam resteront un défi pour son directeur. Dans
l’ensemble ce site des trois glands trouvera sa réhabilitation avec l’ouverture
prochaine du musée de la forteresse, destiné à devenir le lieu de réflexion sur
l’histoire du pays et son identité.
Les alentours aménagés en Parc invitent à la promenade, à une vue magnifique sur la
vieille ville, au pied des tours construites pour abriter les institutions
européennes. Reste un bémol à mon bilan, celui de ne pas avoir réussi à faire passer
le projet d’une nouvelle bibliothèque nationale, alors qu’un concours d’architecte
avait fait le choix d’un projet, présenté au Conseil de gouvernement mais non
finalisé.
Quant au Centre de rencontre de l’Abbaye Neumünster, je pense que c’est l’endroit le
mieux adapté aux rencontres entre personnes et cultures. Il héberge l’Institut
Pierre Werner, un institut culturel ouvert en 2003, qui relie le Goethe
Institut et le Centre Culturel Français, en une structure tri nationale. C’est
l’essai de hisser la culture au niveau diplomatique. L’abbaye de Neumünster est
certainement l’endroit le plus fédérateur et son directeur Claude Frisoni a réussi à
le hisser à la tête des Centres culturels de rencontres européens.
Retombées pour le Luxembourg
En image de marque la place financière colle mal à la peau des Luxembourgeois. Elle
nous associe à un richissime paradis, synonyme de l’argent facilement gagné. Le PIB
calculé par habitant nous met en tête au niveau international mais tait que le
calcul est faussé par la non prise en compte des 150.000 travailleurs non résidents.
Il était temps que le Grand Duché réajuste son image comme pays et entité
culturelle. La participation culturelle a fortement augmenté, les pratiques
amateurs ont doublé.
Il reste cependant le constat que la motivation selon une enquête récemment faite, ce
n’est pas en premier lieu le souci d’élargir ses connaissances mais le
divertissement. La culture, un moteur pour la Grande Région, tel était le but
poursuivi par 2007, alors que le Luxembourg abritait la Capitale culturelle de
l’Europe. Et même s’il reste beaucoup de progrès à faire, notre région se distingue
par son pluralisme linguistique et culturel.
La culture de l’émotion
Et je reviens pour conclure à mon titre: luxe ou nécessité?
L’union Européenne n’a pas de compétences partagées en matière de culture et
d’éducation. Et cependant par des démarches communes des buts communs apparaissent.
Ainsi en face de l’échec scolaire le terme de « employability »
intraduisible en français, mais quand-même transmis comme employabilité a fait son
apparition. C’était une proposition faite sous Présidence britannique au Conseil des
ministres de l’éducation en 1998. Depuis l’OCDE en a fait un cheval de bataille et
les systèmes d’éducation ont évolués dans le sens de qualifier pour un emploi, et
non d’éduquer l’ensemble des facultés de l’élève. Sans entrer dans ce débat
fondamental pour l’enseignement, reste le constat qu’une grande partie de la
population n’aura pas l’occasion de vivre l’émotion transmise par les pratiques
culturelles. La culture de l’émotion devrait contrebalancer les pressions
La culture de l’émotion devrait rééquilibrer le trop plein d’activités déconnectées
des facultés sensorielles et empathiques de l’être humain.